Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 657-658 novembre-décembre 2018

HISTOIRE ET QUATRIÈME INTERNATIONALE

Une analyse inédite de l’Opposition de gauche soviétique (1933)

Cf. aussi : [Histoire] [Quatrième Internationale] [Trotskysme]

J.M.

En janvier 2018, la remise en état du sol dans une cellule de la prison de Verkhnéouralsk, un ancien isolateur du GPU-NKVD, a permis la découverte d’une cachette contenant une trentaine de manuscrits réalisés par les militants de l’opposition de gauche. Entre autres, des exemplaires de la revue manuscrite Bolchevik-Léniniste, dont l’existence (ainsi que celles d’autres revues manuscrites réalisées dans l’isolateur de Verkhnéouralsk) avait été mentionnée par les deux oppositionnels de gauche bannis d’URSS en 1935 et 1936, Ante Ciliga et Victor Serge, mais qui étaient inconnues jusqu’à maintenant. Arven A. Dawitian dit « Tarov » en avait aussi parlé ; exilé en Ouzbekistan après Verkhnéouralsk, il avait réussi à passer en Perse en juillet 1934, puis en France, et avait rejoint les FTP-MOI au cours de la guerre sous le nom de Manoukian », il est assassiné par la Gestapo avec les 22 autres du groupe Manouchian (l’Affiche rouge).

On compte sur les doigts d’une main les communistes oppositionnels de gauche d’URSS – qu’on comptait par dizaines de milliers à la fin des années 1920 et au début des années 1930 – qui ont survécu à la terreur stalinienne. Déportés, emprisonnés dans les isolateurs et dans les camps de concentration (en 1933 on estimait à plus de 8 000 les oppositionnels de gauche emprisonnés), ils avaient poursuivi la lutte et l’élaboration politique. À Verkhnéouralsk, selon A. Ciliga « la seule université indépendante d’URSS » (1), ils publiaient des journaux manuscrits (le Bolchevik Militant, les Recueils sur la période actuelle, la Pravda derrière les barreaux, puis, après une réunification des divers groupes en 1932-1933, le Bolchevik-Léniniste) où les articles, signés, n’étaient soumis à aucune censure, où ils débattaient leurs divergences, abordaient les questions théoriques et d’actualité. Les divers groupements politiques de cette prison étaient « de vraies organisations, avec leurs comités, leurs journaux manuscrits, leurs chefs reconnus ». Ils fonctionnaient en tenant des réunions en règle au cours des promenades dans la cour, avec bureau, ordre du jour, procès-verbal. Il y avait une « administration de la poste » entretenant, pour le compte de tous, les relations internes et externes non seulement en URSS, mais avec l’étranger, notamment par les transferts pour d’autres prisons. La bibliothèque était relativement fournie, les journaux paraissant en URSS étaient disponibles si on s’y abonnait, ainsi que les quotidiens des PC étrangers. Jusqu’en 1934 ces prisonniers politiques ont gardé des liaisons politiques avec les clandestins encore non arrêtés ; ils recevaient parfois des exemplaires du Biulleten Oppositsii, la revue en russe réalisée en exil, et des textes de Léon Trotski (2).

Les prisonniers de Verkhnéouralsk, comme ceux des autres prisons essayaient également d’agir, organisant en prison des « manifestations », par exemple le 1er mai ou le 7 novembre, chantant tous ensemble l’Internationale… Ces actions sont durement réprimées. Il ne reste alors que la grève de la faim pour tenter d’imposer le respect des prisonniers politiques. D’abord en 1928 dans la prison de Tomsk, puis à Tobolsk et dès 1930 à Verkhnérouralsk, les grèves de la faim éclatent, se durcissent en 1931, puis en 1933. F.N. Dingelstedt, un des auteurs du texte publié ci-dessous, membre des comités dirigeant ces grèves en 1931 et 1933, fut sanctionné par la déportation au camp de concentration des îles Solovki, où il dirigea encore une grève de la faim.

Au cours de l’année 1936 la quasi-totalité des oppositionnels de gauche survivants ont été regroupés dans les camps de la Patchora, autour de Vorkouta. Selon un militant menchevik rescapé de Vorkouta, ils étaient plusieurs milliers, refusaient de travailler au-delà de huit heures, ignoraient systématiquement le règlement de façon organisée, critiquaient la politique de Staline tout en se déclarant prêts à défendre l’URSS contre l’agression nazie, qu’ils prédisaient. N’ayant plus de quoi écrire, ils réalisaient un journal oral, nommé à nouveau la Pravda derrière les barreaux. En automne 1936, après le premier procès de Moscou, ils ont organisé des manifestations et des meetings, puis une assemblée générale qui a pris la décision de commencer une grève de la faim, qui a commencé le 27 octobre 1936 et qui va durer jusqu’au début mars 1937. Alors toutes leurs revendications sont satisfaites : regroupement des politiques avec séparation des éléments criminels de droit commun, réunion des familles dispersées dans des camps différents, travail conforme à la spécialité professionnelle, droit de recevoir livres et journaux, la journée de huit heures, une nourriture indépendante de la réalisation des normes, l’envoi hors des régions polaires des invalides, des femmes et des personnes âgées. Après quelques mois de trêve, ils sont de nouveau réprimés, les rations sont réduites, les violences des « droits communs » contre eux, encouragées. Puis presque tous les trotskistes survivants et ceux qui ont fait la grève de la faim avec eux sont regroupés dans des bâtiments à part, entourés de barbelés et gardés militairement. En mars 1938 commencent les exécutions : amenés par groupes dans la toundra, alignés le long des fosses préparées dans ce but, les oppositionnels de gauche sont mitraillés.

Les textes retrouvés à Verkhnéouralsk ont donc une valeur exceptionnelle : ils témoignent de l’élaboration d’une autre trajectoire politique possible en URSS au début des années 1930. Comme a titré le quotidien russe Kommersant en les présentant en juin 2018, « les morts ont enfin parlé » (3).

Pour le moment seulement quelques textes découverts ont été rendus disponibles. Nous avons choisi d’en traduire un, dont on ne peut qu’admirer la clairvoyance en pensant aux conditions de son écriture : les thèses sur la prise du pouvoir par Hitler en Allemagne et sa portée internationale, adoptées par 19 militants et soutenues par 11 autres. Nous tenterons dans l’avenir d’en publier d’autres. (J.M.)

Notes

1. Ante Ciliga, Dix ans au pays du mensonge déconcertant, Paris 1977, Éditions Champ Libre.

2. Voir l’excellente étude de Pierre Broué, « Les trotskystes en Union soviétique (1929-1938) », Cahiers Léon Trotsky n° 6 (1980), disponible sur : https://www.marxists.org/francais/clt/1979-1985/CLT06-1980.pdf

3. https://www.kommersant.ru/doc/3652428

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