Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Notes de lectures

N° 515-516 mars-avril 2006 *

LECTURES

Cronstadt : « tragique nécessité » ou massacre pré-stalinien ?

Cf. aussi : [Histoire] [Jean-Michel Krivine]

Jean-Michel Krivine

* Jean-Jacques Marie, Cronstadt, éd. Fayard, Paris 2005, prix 23,00 €

* Paul Avrich, La tragédie de Cronstadt 1921 , Points-Seuil, Paris 1975, prix 5,64 €.

* Victor Serge, Mémoires d’un révolutionnaire, Seuil, Paris 1951, réédité par Bouquins, Robert Laffont, Paris 2001, prix 30,30 €.

* Alfred Rosmer, Moscou sous Lénine (les origines du communisme), Éd. Pierre Horay, Paris 1953, épuisé.

« Cronstadt ». Ce nom ne dit plus rien à la plupart et l’auteur de ces lignes qui avait abordé ce thème à l’Université d’été de la LCR de 2001 avait dû contacter de vieux militants ou chercher sur Internet, les libraires n’ayant plus rien. Or Jean-Jacques Marie vient de faire paraître un gros livre de 482 pages sur le sujet.

Depuis des décennies la révolte de Cronstadt a été soit idéalisée, soit dénigrée mais, à notre avis, la question essentielle demeure : le pouvoir soviétique pouvait-il accepter, juste à la fin de la guerre civile, une Commune, certes ouvrière mais viscéralement anti-bolchevique face à Petrograd ?

L’universitaire américain Paul Avrich, qui avait écrit un des rares livres sur le sujet : « La tragédie de Cronstadt », est mort à 74 ans le 17 février dernier. Il avait ainsi conclu sa préface : « l’historien peut se permettre d’affirmer que sa sympathie va aux rebelles, tout en concédant que la répression bolchevique fut justifiée. Le reconnaître, c’est en vérité embrasser la tragédie de Cronstadt dans sa plénitude ».

La ville est située sur une petite île face à Petrograd, dans le golfe de Finlande qui de fin novembre à fin mars est pris dans les glaces. C’est la principale base de la flotte de la Baltique dont les matelots ont toujours été en perpétuelle ébullition. Mais les plus combatifs ont été dispersés sur les divers fronts de la guerre civile et ceux qui restent sont essentiellement de famille et de mentalité paysannes.

La Russie est alors ruinée après trois ans de guerre civile. Le « communisme de guerre », proclamé à l’été 1918, comportait en premier lieu la réquisition des céréales qui finit par dresser les paysans contre les bolcheviks : une vague de soulèvements ruraux déferle sur le pays (Tambov, Volga, Ukraine, Caucase, Sibérie occidentale) alors que la moitié de l’armée rouge est démobilisée.

Au milieu de février 1921, d’abord Moscou, puis Petrograd sont le siège d’une vague de grèves contre les mesures du « communisme de guerre ». Des assemblées ont lieu sur les bateaux Petropavlosk et Sebastopol. Une délégation est envoyée à Petrograd et à son retour se tient une réunion historique sur le Petropavlosk où est adoptée la fameuse résolution en 15 points qui résume le programme des futurs insurgés : outre les revendications économiques (pour les paysans et les artisans) on y réclame de nouvelles élections au soviet de Cronstadt et la liberté de parole et de presse pour toute la gauche.

Le 1er mars se tient une assemblée publique, Place de l’ancre, où le chef de l’État, Kalinine, et le commissaire de la flotte de la Baltique, Kouzmine, représentent le pouvoir bolchevique et se font siffler. Le lendemain une conférence réunit 300 délégués élus par les marins : on y élit un Comité révolutionnaire provisoire. La rébellion a commencé.

Les bolcheviks livrent un premier assaut le 7 mars sous la direction du futur condamné des procès de Moscou, Toukhatchevski. Y participent le quart des délégués au Xe Congrès du Parti bolchevique qui a lieu au même moment ; y compris ceux de l’Opposition Ouvrière malgré leur accord avec les revendications des insurgés. C’est un échec complet, les assaillant se font massacrer sur la glace.

Le 16 mars les bolcheviks finissent par occuper les lieux au prix de très lourdes pertes. Quelques milliers de Cronstadtiens pourront s’échapper vers la Finlande, notamment le leader de l’insurrection, Petritchenko.

Que peut-on donc penser de cette révolte ? On peut distinguer des positions tranchées et des positions plus nuancées :

* les positions tranchées

— pour les anarchistes : tout est simple, les bolcheviks ont écrasé une vraie révolution anti-bureaucratique ;

— pour les bolcheviks et leurs successeurs staliniens et trotskistes : il s’agissait d’un mouvement objectivement contre-révolutionnaire, plus ou moins manipulé par les Blancs, exprimant les aspirations de la paysannerie et de la petite-bourgeoisie.

* les positions nuancées

on peut, comme certains révolutionnaires contemporains des événements et comme certains historiens, estimer que les marins avaient de nombreuses et valables raisons de protester, que les bolcheviks ont agi dès le début de façon très critiquable en lançant l’engrenage répressif mais qu’en fin de compte il était impossible de laisser une citadelle anti-bolchevique en face de Petrograd.

Contrairement à ceux qui l’ont précédé, Jean-Jacques Marie a bénéficié de l’ouverture des archives soviétiques ce qui lui a permis de mieux mettre en évidence et de surmonter les contradictions auxquelles devaient faire face les rares courageux qui avaient abordé la question. Comme à son habitude, il fait montre d’une grande objectivité en présentant les différents points de vue mais il ne précise pas clairement le sien alors que dans d’autres ouvrages il avait tendance à « se mouiller » davantage. Bien entendu il balaye de façon très convaincante les arguments de ceux qui voyaient dans l’insurrection le résultat d’un complot des Blancs, mais les bolcheviks auraient-ils dû s’abstenir d’intervenir ? Certes, comme en historien accompli, il présente très honnêtement les différents points de vue, le lecteur attentif pourra se faire son opinion.

Dans une des dernières pages de son livre, l’auteur signale un article de « Rouge » paru en 1991 et ayant suscité une polémique dans le journal : le rédacteur y critiquait violemment les bolcheviks et leur notion de « tragique nécessité » pour justifier la répression. Cela était inhabituel dans un journal se réclamant de la pensée de Trotski. Mais sur Cronstadt il y a toujours eu des opinions divergentes. Dans ses « Mémoires d’un révolutionnaire » rédigées avant son départ pour le Mexique en 1940, l’anarchisant Victor Serge qui se trouvait à Moscou en 1921 explique pourquoi « avec bien des hésitations et une angoisse inexprimable mes amis communistes et moi, nous nous prononcions finalement pour le parti », ce que développe également Alfred Rosmer, l’un des fondateurs du Parti Communiste en France dans son « Moscou sous Lénine » paru en 1953 et lui aussi à Moscou à ce moment.

Remarquons quand même que la lecture de l’ouvrage par un lecteur non préparé est un peu plus difficile que celle des autres livres de J-J Marie : celui-ci a toujours un excellent style et une façon vivante de présenter les gens et les événements mais la fouille des archives soviétiques lui permet de mettre en scène, dans cet épais volume traitant d’une période n’ayant duré que 17 jours, beaucoup plus de personnages inconnus des non-spécialistes que dans ses biographies racontant toute la vie d’un Lénine, d’un Staline ou, plus récemment, d’un Trotski . Cela dit : on y arrive quand même…

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