Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 480-481 mars-avril 2003

LECTURES

Pierre Le Grève : une vie de marxiste-révolutionnaire

Cf. aussi : [Histoire]

Georges Dobbeleer

Né en 1916, Pierre Le Grève a écrit des « Souvenirs » qui manquent parfois de dates précises mais constituent un document exceptionnel portant sur plus d'un demi-siècle d'histoire des militants marxistes-révolutionnaire. Il a été, avec Ernest Mandel, l'une des deux grandes figures du trotskisme en Belgique depuis la fin des années 1930 jusqu'au début des années 1980.

Étudiant en philosophie à partir de 1934 à l'université de Bruxelles (ULB) il milite dans le groupe des étudiants socialistes tout en étant fasciné par la révolution russe. Le pacte Laval-Staline conclu en 1935 va refroidir sa sympathie pour les PC occidentaux qui opèrent alors un tournant à droite radical imposé par l'URSS. Il rencontre à cette époque Georges Vereeken, syndicaliste représentant les chauffeurs de taxi et militant trotskiste notoire. Grâce à lui Pierre Le Grève comprend l'évolution bureaucratique de l'URSS stalinienne. Qualifié aussitôt de trotskiste, on ne lui permet pas de s'engager dans les Brigades internationales en lutte contre Franco.

En 1938 le courant Vereeken se structure en tendance trotskiste indépendante de la IVe Internationale, fondée trop tôt selon Vereeken. Mobilisé, Pierre Le Grève échappe à l'arrestation par la police belge de la plupart des militants d'extrême gauche, le matin du 10 mai 1940. Dès l'été 1940 il participe à la rédaction et à la diffusion clandestine de « Contre le courant » organe du groupe Vereeken que la presse communiste semi-clandestine traite « d'agent de l'impérialisme anglo-saxon » jusqu'au 22 juin 1941. Ensuite il seront qualifiés d' « hitléro-trotskistes » jusqu'au début des années 1950 !

Un jour de 1945 il manquera se faire lyncher par des staliniens en vendant ce journal en porte-à-porte. Mais c'est surtout la Sûreté de l'État belge qui va s'intéresser à lui et continuera à le faire pendant près d'un demi-siècle.

Au lendemain de la deuxième guerre mondiale les deux courants trotskistes belges s'unifient et Pierre Le Grève entre au bureau politique du Parti Communiste Internationaliste, section belge de la IVe Internationale. Il y sera actif pendant trente ans. Après avoir travaillé comme ouvrier à Charleroi puis comme représentant de commerce, il peut enfin devenir professeur de morale laïque (philosophie) à l'athénée (lycée) d'Ixelles-Bruxelles. En 1951, quand les trotskistes belges commencent à pratiquer l'entrisme dans le parti socialiste (PSB) il sera admis, non sans difficultés, à la section locale d'Uccle-Bruxelles. Adhérant à l'Association des Enseignants Socialistes il concevra en 1955 le généreux programme « d'école unique de 12 à 18 ans » qui sera adopté par cette association puis deviendra la base doctrinale du syndicat socialiste des enseignants (CGSP).En juillet 1956, le PSB tient un congrès au sujet de l'avenir du Congo belge. Pierre Le Grève y montre le caractère timoré des propositions présentées. Le président du parti et la majorité du PSB adoptent son point de vue d'exiger les libertés démocratiques immédiates, ce qui pèsera sur l'opinion belge.

L'insurrection du FLN algérien commence en novembre 1954. Dès 1955 Pierre Le Grève participe au soutien de la révolution algérienne. Il crée le « Comité pour la paix en Algérie » qui lutte, à contre-courant de la francophilie puissante en Belgique et il organise meetings et aide clandestine aux militants algériens en transit. L'opinion publique belge va se détourner de la France gaulliste après l'assassinat le 9 mars 1960 à Bruxelles de l'étudiant algérien Akli Aïssiou puis celui du professeur Laperches à Liège. Comme ce dernier, Pierre Le Grève reçoit un colis piégé mais échappe à l'attentat dit de « la main rouge ». Il écrit alors : « La main rouge n'a jamais existé, sinon comme camouflage des services spéciaux français ». Des journalistes belges, J. Donneux et H. Le Paige ont rendu un hommage constant à Pierre Le Grève dans leur livre « le Front du Nord » consacré à la Belgique pendant la guerre d'Algérie. Sous son impulsion est organisé à Bruxelles le 12 mars 1962 un meeting de Jean-Paul Sartre qui attira une foule énorme. L'indépendance de l'Algérie, en 1962, transformera le comité en « Comité contre le néocolonialisme et le fascisme » dont Pierre Le Grève restera l'inspirateur central.

La grève générale de 1960-61 va donner à Pierre Le Grève l'occasion d'arracher la démocratisation interne du secteur enseignement de la CGSP régionale de Bruxelles, qui abolira le pouvoir bureaucratique et fonctionnera sur la base d'assemblées générales démocratiques. Pierre Le Grève va jouer un rôle dirigeant dans ce syndicat pendant plus d'un quart de siècle. Il écrit : « La démocratie ne s'instaure pas comme une fin. Elle doit favoriser une action. J'ai toujours prôné un syndicalisme de combat orienté par un idéal de classe ».

En décembre 1964 le congrès du PSB exclut du parti les rédacteurs de l'hebdomadaire La Gauche créé par Ernest Mandel. L'aile gauche du PSB forme alors la Confédération des Travailleurs, regroupant le Parti Wallon des Travailleurs (en Wallonie) et l'Union de la Gauche socialiste (pour Bruxelles) ainsi que le Socialistis Beweging Vlanderen (Mouvement socialiste flamand, en Flandre), unis par un lien fédéral. Pierre Le Grève est élu député en 1965.

Son activité parlementaire ne le détourne pas du combat internationaliste. Il organise des meetings de masse en faveur de l'anarchiste espagnol Abarca. En 1967 il crée un « Comité Vietnam » puis défend des travailleurs marocains menacés d'expulsion.

Jusqu'en 1988 il poursuivra une action syndicale efficace et contribuera à faire adopter par le syndicat socialiste FGTB l'idée du contrôle ouvrier plutôt que celle de la cogestion. Au milieu des années 1970 il cessera de militer dans l'organisation trotskiste belge mais sans changer de conviction. Dans les conclusions de ses « Souvenirs » il réaffirme : « Il y a longtemps que je suis adepte du marxisme, je le reste ; que je suis communiste, je le reste ; que je suis trotskiste, je le reste. »

Voilà un ouvrage que tout militant devrait avoir lu.

Notes

* Une nouvelle édition de Pierre Le Gève, Souvenirs d'un marxiste anti-stalinien est disponible à la librairie La Brèche, 27 rue Taine à 75012 Paris

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