Inprecor
Informations et analyses publiées sous la responsabilité du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

N° 605-606 mai-juillet 2014 *

BIOSPHÈRE

La survie de notre espèce est devenue une lutte sociale

Cf. aussi : [Agroalimentaire] [Ecologie]

Yves Dachy*

1. Des violences de la nature et de la chance

2. Écologie et politique

3. Difficile chez les anticapitalistes ?

Photothèque Rouge/Babar

Photothèque Rouge/Babar

19 juin 2014Le 19 juin 2014

2. Écologie et politique

Un rejet des acquis des sciences ne sert pas notre cause

L’écologie scientifique fait appel à de nombreuses sciences connexes (biologie, zoologie, botanique, géologie, agronomie, etc.). Elle est sans doute la science la plus ouverte en interaction avec de nombreuses spécialités. C’est un caractère original de l’écologie et aussi la cause de grandes difficultés à partir du moment où des militants se réfèrent d’une science qu’ils méconnaissent. C’est pourquoi un « écologiste militant » est d’abord un naturaliste ouvert aux sciences de la vie et de la Terre.

L’écologie fit consciemment ses premiers pas en 1886, quand un biologiste allemand du nom de Ernst Haeckel (1834-1919) déclara qu’elle est « la science des relations entre les êtres vivants et le monde qui les entoure ». La formule englobe un champ tellement vaste que beaucoup d’autres furent inventées. Les hommes occupant sans cesse une place croissante au détriment des autres espèces et d’elle-même, nous pourrons bientôt réduire l’écologie aux « rapports des hommes entre eux et avec leurs semblables ». Loin d’être une boutade, cette définition de l’écologie sera d’actualité quand nous en aurons fini avec la partie vivante « sauvage » de la biodiversité ! L’écologie, pensons-nous, reste un domaine scientifique, fondé sur des observations rationnelles. Nous sommes autrement en présence d’activités abusivement nommées « écologistes », fondées sur des croyances, une « philosophie » et des mythes où se distinguent beaucoup de commerçants et quelques gourous habiles à s’enrichir par la publication de livres et de DVD, en donnant parfois même, de leur vivant, leur nom à des lieux après avoir enfumé une municipalité qui finance (exemple : le Parc Pierre Rabhi à Bédarieux, France).

Des rapports des hommes avec leur environnement naturel ou humain provoquent des revendications et des tensions, sources de résistances et de luttes qui ne justifient pas qu’on les range dans des catégories à part. Pourtant il est arrivé qu’un rassemblement « écologiste » se déroule sur deux jours dans une ville du Sud de la France sans qu’aucun lien apparaisse avec des femmes maltraitées qui occupaient leur usine à 800 mètres de là. Dans le rassemblement, pas un mot ne fut dit à propos de ces travailleuses surexploitées ! Les commerçants présents ne distribuaient pas de tracts, fussent-ils « écolos », mais la liste des prix de vente de leurs marchandises (principalement du « vin écologique ») ! Voilà une grave dérive de « l’écologie », assez fréquente pour que les supermarchés lui consacrent maintenant beaucoup de place.

Un autre aspect du mouvement écologiste est le nombre élevé de militants à la culture parcellaire. Ces camarades lisent peu, évitent les ouvrages scientifiques qui les ennuient, et n’accèdent pas aux publications politiques qu’ils méconnaissent ou dont le prix les rebute. C’est pourquoi il leur manque des clés pour mettre à contribution, rationnellement, les disciplines scientifiques qui participent aux analyses écologiques. Cette question est délicate à débattre parce que les diplômes ne font pas le militant, mais il faut reconnaître que quelques connaissances fondamentales sont un bon marchepied pour comprendre le monde, et pour éviter le piège du sectarisme. Il est tout aussi vrai qu’un militant nanti de peu de connaissances, s’il est dépourvu d’esprit critique, tombera plus facilement dans des mythes ésotériques ou succombera aux discours des charlatans et à la puissance du verbe. L’écologie scientifique, dès ses premiers développements dans les années 1920 en liaison avec les recherches pour améliorer les rendements agricoles, fit appel aux sciences de la vie et de la Terre et connu dès lors un développement la conduisant jusque la géographie et la sociologie… mais on en trouve aujourd’hui assez peu la trace chez divers militants pourtant très convaincus. Discuter de cette réalité est un tabou difficile à affronter. Cependant, il est souhaitable d’avancer vers des positions moins conservatrices en posant sur la table ces questions certes sensibles et délicates, mais essentielles et discutables dans le respect des personnes. Car le temps nous est compté devant l’importance et la violence dynamique de la « crise écologique ».

Des prises en compte concernant l’environnement apparaissent dans les programmes des partis, parfois sous forme de post-it, comme avec regret, positions oubliées aussitôt passées les élections, avec un sens déconcertant des priorités. Peu de mobilisations unitaires les font avancer, alors que les erreurs de gestion de la planète sont collectives et nous mordent la nuque ! Des effets de mode peuvent attirer des personnes peu sensibles à l’exploitation capitaliste des travailleurs ou aux conditions de vie en milieu urbanisé. Mais des interventions faites dans des réunions publiques, et l’apparition de collectifs déterminés, nouveaux et originaux, indiquent que ces questions descendent dans la rue. Citons les collectifs contre les pesticides, contre la croissance anarchique de quartiers résidentiels, pour le respect de la loi Littoral, contre des constructions absurdes ou inutiles, etc. Ces inégalités de prise en compte des revendications, notamment pour ce qui concerne les revendications des femmes, l’écologie, la santé et la biodiversité montrent que les acquis scientifiques n’ont pas bonne presse chez les adeptes de la « médecine » par les pierres, des « sciences » ayurvédiques ou de la méditation transcendantale. Certaines disciplines se référant abusivement de « l’écologie » sans références scientifiques, sont toujours absentes dans les mobilisations sociales. Ce qui les réunit est la seule caractéristique qui leur est commune : leur rapport à l’argent.

Le danger bureaucratique

Des associations et des ONG (leur nombre va croissant) s’emparent des questions environnementales stratégiques. Plusieurs d’entre elles agissent avec efficacité sur des questions qui ne préoccupent presque aucun gouvernement. Citons : réduire l’usage des pesticides avant que nous ne soyons grabataires, étudier la toxicité réelle des nouvelles marchandises et des molécules qu’elles contiennent avant qu’elles soient livrées aux consommateurs, sauver les dernières baleines parce qu’il est inadmissible d’en faire de l’alimentation pour chien, etc.) Mais le flot des nouvelles organisations favorise l’apparition de bureaucraties associatives. Celles-ci parasitent le mouvement social et réduisent la crédibilité des associations efficaces et démocratiques. À la différence des bureaucraties d’État de type stalinien, qui se servaient dans le Trésor public de leur pays, ces mini-bureaucraties associatives ne sont pas intéressées par des perspectives de pouvoir. Elles disent qu’elles ne font pas de politique, ce qui est contradictoire avec les limites libérales de leurs discours.

La méthodologie qu’emploient ces bureaucraties est simple.

D’abord choisir un thème facilement compréhensible par le public et relayé par des reportages des médias qui agissent involontairement comme des porte-parole de ces bureaucraties associatives (ah ! les actions ignobles et spectaculaires des braconniers laissant les carcasses démantelées d’éléphants ou de rhinocéros pourrir au soleil après avoir récupéré l’ivoire !). Ce faisant, elles évitent de se positionner dans le champ politique et vont chercher leurs sujets souvent à l’étranger, pour éviter des confrontations avec des centres d’intérêts dans leur pays. Elles peuvent se réorienter si le premier choix n’est pas le bon. Subventionner le développement et la scolarité d’enfants pauvres dans des pays pauvres (l’Inde aux multiples religions est un bon fonds de commerce), lutter contre les plus inquiétantes maladies ou aider des personnes en détresse… Qui oserait s’opposer, condamner ou déprécier des projets aussi altruistes et généreux, en apparence désintéressés ?

Une fois les clients accrochés, on va les convaincre de verser de l’argent, même en petites quantités, car l’arnaque est mondiale. L’utilisation d’une personnalité respectable et connue du public donnera une apparence institutionnelle à l’association. Entre-temps, la bureaucratie aura conçu des documents répondant habilement aux interrogations des sympathisants selon des critères incontournables. Le premier est l’efficacité sur le terrain, même si ce n’est vrai que pour un seul individu de l’espèce protégée, montré en photo sous toutes les coutures. Des photos spectaculaires, parfois attendrissantes, d’autres fois pathétiques ou sanglantes, suffisent à convaincre que le problème est sérieux et touche au fond du cœur ! Pourquoi tant de publicité, pourquoi tant d’argent quand on découvre que seulement deux animaux emblématiques ont été sauvés ? Ensuite, il faut confirmer que l’utilisation des fonds à bon escient est réelle. Des colonnes de chiffres sont convaincantes pour qui ne met pas à l’épreuve son sens critique.

La dernière astuce consiste à protéger la mini-bureaucratie par des statuts en béton, qui mettront à l’abri les bénéficiaires de ces opérations. En dernière analyse, ils disposent toujours de tous les pouvoirs et les donateurs ne disposent que rarement d’un pouvoir juridiquement utilisable. Il existe des variantes de ces méthodes. L’une d’elle consiste à disposer d’un bureau d’études (une société) qui mène des activités de business efficaces. Une association indépendante de la société, qui peut porter le même nom, dont les membres n’ont qu’un pouvoir consultatif face à une équipe qu’on retrouve à tous les niveaux de direction, servira de couverture pour les activités juteuses de la société, et de caisse de résonance pour appâter les clients. A l’occasion, le travail de recherche et les connaissances de terrain d’associations honnêtes sera détourné et exploité pour conclure un contrat avec une instance politique ou territoriale.

C’est ainsi que les débats militants peuvent être tronqués ou manipulés par des personnalités ou des organisations réactionnaires. Elles combattent l’engagement anticapitaliste, jouent l’usure, évitent que le débat se cristallise sur des revendications pertinentes et lancent des initiatives qui restent sans suite.

Se cultiver est un impératif militant

Ces situations troubles et complexes se dénouent rarement dans une réunion publique. Pour diverses raisons : la méconnaissance des problèmes réels, la difficulté de mener des débats critiques par crainte de passer pour un personnage sectaire, la peur de « l’entrisme » ou de manipulations souvent imaginaires… on observe la diffusion ou la persistance d’informations fausses ou tronquées, ainsi que de croyances et de rumeurs scientifiquement infondées. Examinons deux cas (il en existe d’autres) : 

1. Des militants croient que les gaz à effet de serre sont toujours nuisibles. En l’absence totale de gaz à effet de serre, la surface de la planète serait couverte d’une gangue de glace jusqu’à l’équateur, selon l’hypothèse de la « la Terre boule de neige ». Des preuves d’érosion glaciaire anciennes trouvées près de l’équateur suggèrent qu’une glaciation planétaire se serait produite au moins une fois. On n’en connaît pas la cause qui pourrait être une réduction excessive du taux de gaz à effet de serre dans l’atmosphère quand la tectonique des plaques était au repos avant l’expansion de la Pangée (continent unique rassemblant les terres actuelles à un moment de l’ère Primaire, le reste du monde étant un océan unique). On évoque aussi l’hypothèse de la traversée du système solaire par un nuage de poussières interstellaires obscurcissant l’espace entre la Terre et le Soleil et réduisant la quantité de chaleur reçue sur la Terre. Ces nuages existent, et forment des systèmes solaires quand ils se contractent, mais rien ne prouve que l’un d’eux a un jour obscurci le soleil. À notre époque, la catastrophe climatique qui s’annonce ne résulte pas du CO2 régulièrement expulsé par les volcans. Ce CO2 d’origine naturelle se dissout dans les océans et les lacs, où des organismes les transforment en squelettes, tests et coquilles, qui finissent en roches calcaires dont il existe d’énormes gisements à la surface de la planète. Ce sont les apports rapides de gaz à effet de serre, plus importants en masse que les apports volcaniques, qui modifient dangereusement, et de façon sans cesse croissante, la composition de l’atmosphère.

2. Un autre sujet de confusions est l’usage qui est fait des initiales OGM. Si certaines céréales OGM sont biologiquement douteuses et économiquement inutiles – sauf pour les multinationales qui en tirent des profits fabuleux aux dépens des paysans qui cultivent des « OGM à l’herbicide » et des consommateurs – d’autres OGM sont à la source de grands progrès en médecine et en agriculture. Le vrai problème à la source de la création d’OGM nocifs est qu’ils résultent de manipulations capitalistes.

Cette formulation venant d’un influent militant paysan dans l’Hérault (France) en mai 2014 : « Nous sommes contre les OGM, quels qu’ils soient et sous toutes leurs formes » n’est pas acceptable et fausse les débats. Elle indique une confusion entre l’existence d’objets appelés OGM et l’usage qui en est fait, de la même manière qu’un marteau rend de grands services comme outil, mais peut être aussi une arme dangereuse ! Examinons le cas de la « pomate ».

Les pommes de terre et les tomates sont deux espèces appartenant à la même famille botanique : les Solanacées. En outre, elles sont toutes deux rangées dans le genre Solanum, ce qui est une indication de leur proximité génétique. Ces deux espèces ne peuvent s’hybrider parce qu’il existe une barrière sexuelle empêchant la fusion des gamètes. On ne connaît pas d’hybride naturel entre ces deux espèces. Mais en 1978, le biologiste Georg Melchers à Tübingen (Allemagne) a réussi à briser cette barrière par fusion de protoplastes. Une nouvelle espèce, véritable OGM, était née : la pomate, censée produire des tomates sur les branches sensibles à la photosynthèse et des tubercules comestibles attachées aux racines dans le sol. Les premiers pieds de pomate se sont révélés sensibles aux infections et les fruits obtenus trop petits, mais la nouvelle espèce créée est fertile et génétiquement autonome. Pour le moment, la pomate en est au stade de culture expérimentale pour augmenter sa résistance aux maladies par hybridation avec une tomate sauvage résistante, et pour accroître par sélection la taille des fruits et des tubercules. Un jour prochain, des jardiniers récolteront des tomates et des pommes de terre sur les mêmes pieds de pomate. Nous ne connaissons pas de militant anti-OGM qui rejette la création de l’OGM appelé « pomate ». C’est une belle contradiction qui justifie une réflexion.

Les OGM bénéfiques sont-ils l’avenir de l’humanité ?

Les progrès rapides des sciences génétiques laissent entrevoir des progrès importants et bénéfiques pour l’humanité. Déjà des OGM bénéfiques sont en cours d’exploitation comme les animaux GM produisant de l’insuline pour soigner les personnes diabétiques, ou ces cellules prises à une personne malade, puis génétiquement modifiées (corrigées) avant d’être rendues au patient jusqu’à la guérison totale. Cette dernière voie soulève de grands espoirs pour vaincre dès la naissance ou chez les parents les affections d’origine génétique comme les maladies auto-immunes, la trisomie, certains cancers, etc. Ces perspectives posent dans le concret la question de l’anthropisation de l’homme, la disparition de la sélection naturelle pour notre espèce et l’apparition d’une humanité dépendante d’une technologie médicale dont il est difficile d’imaginer les aboutissements.

Notons l’existence de cet oranger en voie de sélection et de multiplication en Chine : il donne des fruits pendant plusieurs saisons, à la différence de ses parents qui ne fructifient qu’une fois dans l’année ! Il s’agit d’un OGM naturel : un mutant apparu dans un verger ! Lorsque des chercheurs auront compris par quel processus génétique cet OGM naturel est apparu, il est probable qu’ils chercheront à répéter l’opération avec d’autres espèces proches, comme les mandariniers ou les cerisiers, dont la fructification est courte. Il ne fait aucun doute que des OGM bénéfiques, issus de laboratoires, vont se multiplier et accroîtront le potentiel de productivité, de résistance aux parasites ou à la sécheresse. Par exemple, une nouvelle espèce GM de riz poussant avec peu d’eau (plus besoin que les racines soient immergées) devrait se répandre dans de nouvelles régions de culture. Les plans d’eau que réclament les races anciennes de riz s’évaporent trop vite et l’eau manque pour servir les terres dans ces régions. Un riz résistant à la sécheresse est-il le bienvenu ? Nous n’avons pas encore la réponse à ces questions et nous ne les obtiendrons pas par des imprécations qui étouffent les discussions raisonnables.

Entre 100 et 200 millions d’enfants souffrent de carence en vitamine A parce que le riz blanc, dans sa partie comestible (albumen), qui est leur menu principal, en est dépourvu. Ce manque est responsable de troubles graves et du décès de plus d’un million d’enfants chaque année (source OMS). Un précurseur de la vitamine A, le bêta-carotène, existe seulement dans l’enveloppe du riz, mais celle-ci est retirée pour une meilleure conservation. Une fois assimilé dans le corps humain, le bêta-carotène se transforme en vitamine A.

Riz ordinaire et riz doré

Riz ordinaire et riz doré. © IRRI

Des chercheurs ont travaillé sur l’enrichissement de plantes en précurseur de la vitamine A. Ils ont ainsi mis au point un riz transgénique appelé « riz doré ». Par l’introduction de trois gènes dans du riz, des chercheurs allemands ont réussi à restaurer dans l’albumen une voie de biosynthèse à partir d’un précurseur du bêta-carotène. Le bêta-carotène synthétisé colore les grains en jaune, d’où le surnom de « riz doré ». Jusqu’à présent, les teneurs obtenues ne sont pas suffisantes mais diminuent les effets très graves de la carence en vitamine A (source : maison-des-sciences.ac-versailles). Les chercheurs se sont donc remis au travail pour améliorer les teneurs vitaminiques. La question qui se pose aux militants « anti-OGM » est la suivante : Faut-il continuer cette recherche qui finira certainement par produire un riz satisfaisant en béta-carotène, ou faut-il tout arrêter parce que le riz doré est un « OGM » que, par principe, certains militants rejettent ?

Le problème qui nous intéresse à propos des OGM n’est pas qu’un caractère satanique est obligatoirement attaché à tout être vivant génétiquement modifié. Le problème est l’existence d’entreprises capitalistes, tel Monsanto Company et ses cousins Syngenta, Dow AgroScience et Pionneer Hi-Bred, toutes présentes – véritables forbans, menteurs, parasites et voleurs – sur les marchés truqués des semences (par la privatisation par brevetage des plantes) et des « produits phytosanitaires » pour ne pas dire « pesticides et biocides » qui ont maintenant mauvaise presse. Débarrassons-nous de ces exploiteurs mais profitons des espoirs que laisse entrevoir une science démocratique et socialement contrôlée.

Pour que les débats restent ouverts

Une interrogation résume plusieurs problèmes qui se posent à l’ensemble de la gauche anticapitaliste : À quoi sert-il d’exiger des changements s’ils ne se traduisent pas, pour le moins, dans un cadre législatif ? Les programmes et les professions de foi des partis peuvent-ils rendre compte de cette réalité ? Voici quelques questions importantes qui apparaissent en général à la marge des activités anticapitalistes. Comment lier ces questions à ce qu’il est convenu d’appeler « les luttes des travailleurs » ? Liste non exhaustive.

La lutte contre les ajouts de gaz à effet de serre (GES). Il s’agit d’en arrêter la production anthropique aussi vite que possible, parce que la quantité supportable de GES dans l’atmosphère est en voie de dépassement. Les gouvernements en parlent… mais les décisions conséquentes ne sont pas prises parce que le coût financier, industriel et social semble insupportable pour les libéraux. Il le sera cent fois, mille fois plus, et peut-être n’y aura-t-il plus de solution quand le danger du changement climatique connaîtra un emballement.

Divers pays (Chine, Inde, Afrique du Sud) relancent l’exploitation du charbon ou des sables bitumineux (Canada) à des niveaux élevés, et partout des compagnies cherchent des hydrocarbures, plus pour garder leurs places dans des conflits géostratégiques que pour répondre à des besoins sociaux. Où sont les réactions gouvernementales et les mobilisations des grands partis devant ces mesures biocidaires à grande échelle ?

Le retrait des biocides. On en parle pas sérieusement. Les lobbys restent efficaces. Les décisions nécessaires opèrent à la marge. L’empoisonnement de la biosphère commencé en 1945 continue, se diversifie avec de nouvelles molécules terriblement dangereuses considérées comme 5.000 à 10.000 fois plus toxique que le fameux DDT. Elles pénètrent dans la totalité de la biosphère, agissent sur les êtres humains et accélèrent leurs effets parce que le vivant est affaibli. On ne remarque pas d’action pédagogique des gouvernements, à commencer par l’interdiction des publicités pour les pesticides et des recettes dangereuses sur les emballages de pesticides. Le journaliste Stéphane Foucard vient de poser la question : « Comment des effets d’une telle ampleur ont-ils pu demeurer si longtemps sous le radar des autorités sanitaires » (4).

L’arrêt de la surconsommation des antibiotiques, de leur vente en ligne et de leur utilisation dans les élevages. On en parle. L’augmentation du nombre d’agents infectieux résistants ou polyrésistants aux antibiotiques annonce un problème sanitaire grave qui arrive dans un contexte d’essoufflement des techniques pasteuriennes. Il existe des plantes et des animaux qui résistent aux pires infections depuis des millions d’années. Certains prédateurs tuent leurs proies par inoculation infectieuse foudroyante mais sont totalement résistants à ces agents. De nombreux nécrophages vivent sur des charognes, s’en nourrissent et leurs larves se développent dans un milieu infecté de germes mortels pour tous les mammifères. On ne peut pas dire que leur étude soit une priorité, notamment pour vaincre les infections tropicales. Pas rentable ! disent les capitalistes.

La priorité donnée à la consommation des végétaux pour réduire la surpêche et les élevages. Les inconvénients du carnivorisme sont pratiquement inconnus du public. Ils concernent des problèmes de santé, économie, digestion méthanogène des bovins, environnement, déforestation. La publicité est une grave cause d’initiatives individuelles de surconsommation (obésité) et de consommation carnée. Consommer plus d’aliments à base de végétaux et moins de protéines animales pourrait concourir à la préservation des forêts primaires, à une meilleure santé des êtres humains et à un accès facilité à la nourriture pour les plus démunis.

L’arrêt de la pollution nucléaire. Les activités fondées sur l’exploitation de l’énergie nucléaire avec une technologie dangereuse ne ralentissent pas. Tout se passe comme si les décideurs attendaient un « grand boum », une variété de Tchernobyl dans un pays comme la France ou l’Angleterre, pour reconsidérer leur politique. Déjà la réduction du nombre des centrales nucléaires couplée à des économies d’énergie ciblées est réaliste et n’est pas mise en œuvre. Le potentiel destructeur des armes nucléaires n’est pas réduit, sans perspective de suppression. Les puissances nucléaires ne désarment pas et leur nombre augmente. Tous les partis bourgeois et sociaux-libéraux défendent le recours au nucléaire civil et militaire, gigantesque source de profits. Mais la pollution par des radioéléments dans la biosphère et les sols s’accroît…

N’oublions pas que, d’une façon générale, notre technologie est primitive et balbutiante. Nous ne savons pas utiliser l’énergie nucléaire sans polluer l’environnement. Selon la fameuse formule E = MC2, nous n’extrayons des matières fissiles qu’une partie infime de l’énergie qu’elles contiennent. Ainsi la bombe qui détruisit la ville de Hiroshima contenait 11 kg d’uranium. Environ 1,5 grammes d’uranium furent transformés de matière en énergie pure et le reste fut simplement volatilisé par la chaleur. Les centrales nucléaires n’ont pas un meilleur rendement. Rappelons que les millions de moteurs dits « à explosion », que nous utilisons depuis 130 années ont tous un défaut récurrent qui ressemble à un canular : ils utilisent une partie du carburant consommé pour chauffer le bloc-moteur, puis ils en utilisent encore pour le refroidir !

La défense sur le terrain des espèces menacées. Ce n’est possible que pour de grandes espèces (aigle américain, éléphant, panda)… espèces défendues manu militari quand l’exploitation du tourisme est en cause. Des espèces génétiquement proches de nous sont en situations préoccupantes ou menacées d’extinction. Pas de restriction conséquente ou de répression de la chasse en Europe. De nombreuses espèces théoriquement faciles à protéger, mais gravement menacées, sont abandonnées, alors qu’elles sont des trésors pour la recherche scientifique et médicale par leurs particularités physiologiques extraordinaires d’un grand intérêt potentiel. Citons : la puissante résistance aux infections d’invertébrés et de reptiles, la parthénogenèse (reproduction asexuée) dont la génétique est incomprise, l’absence de cancer chez le rat-taupe africain (en l’état actuel des connaissances), une résilience élevée en cas de stress chez certaines espèces, la capacité de sonder à grande profondeur sans accident de décompression (jusqu’à 3.000 mètres pour un cachalot), et aussi : hétérothermie, organes thermosensibles, émission/sensibilité aux ultrasons et infrasons, émissions électriques dirigées, électrosensibilité, magnétosensibilité, etc. autant d’inventions de la vie que nous commençons à découvrir.. Sur tous ces points, et beaucoup d’autres, la science contemporaine est déficiente.

Il faut connaître ce qu’il est advenu d’une grenouille australienne. Rhéobatrachus vitellinus est une grenouille extraordinaire qui fut découverte en 1984. Elle vivait dans une petite zone humide de l’est du Queensland (Australie). Mise en élevage par des herpétologistes, ceux-ci découvrirent que R. vitellinus incubait ses œufs dans son estomac ! Les perspectives possibles d’une telle découverte pour la médecine étaient immenses. Les herpétologistes l’avaient nommée « grenouille à incubation gastrique ». Pourquoi les œufs n’étaient-ils pas digérés dans l’estomac de leur mère ? Mais pendant le temps où les spécialistes observaient les individus en élevage et préparaient une mission pour étudier R. vitellinus dans son milieu, la zone humide qui l’hébergeait fut polluée ! Après des recherches intensives, R. vitellinus fut considérée comme éteinte en 2001. Il s’était écoulé 17 ans entre sa découverte scientifique et la certitude de son extinction.

La protection de réserves dans tous les biotopes. Des réserves faune/flore sont créées. Un examen critique de leur emplacement fait apparaître qu’elles sont le plus souvent délimitées dans des zones jugées non « rentables » sur critères capitalistes comme les zones humides, les montagnes. Et comme il convient de ne pas déplaire aux chasseurs, des zones sensibles ne sont pas correctement protégées. Les littoraux, écologiquement très spécifiques avec de nombreuses espèces endémiques sont massivement détruits par une urbanisation destructrice : pollution, paupérisation, inondations, inadaptation à la hausse du niveau des eaux marines, destructions d’importante zones de fraie dans les mangroves. Il n’existe pas de lois anticipant sur la montée du niveau des mers. Les contraventions à la loi Littoral sont rarement réprimées, etc.

L’artificialisation des terres. Une prise de conscience existe pour sauver les terres à grande valeur agronomique. Mais les mesures administratives sont faibles ou absentes pour limiter la prolifération anarchique des lotissements et des accès, l’augmentation du linéaire des réseaux et services (eau, électricité, ADSL et fibre optique, collecte des déchets, courrier postal, services sociaux, pare-feux, etc.). La vente des terres cultivées comme terrains à bâtir (très lucratif) va son train !

Toutes ces questions sont en débat mais l’emprise du capitalisme compte plus que le bien commun. Ces questions, et beaucoup d’autres, sont à mesurer, argumenter, actualiser et intégrer dans les programmes des courants anticapitalistes.

* Yves Dachy est entomologiste, président d’une association de naturalistes et militant anticapitaliste.

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